mardi 1 novembre 2011

Les visages écrasés de Marin Ledun


« Fascinée, je contemple de nouveau le semi-automatique. L’idée me traverse l’esprit de le retourner contre moi mais, encore une fois, Vincent n’est pas le problème. Il le sait, je le sais. Le problème, ce sont ces fichues règles de travail qui changent toutes les semaines. La tension permanente suscitée par l’affichage des résultats de chaque salarié, les coups d’œil en biais, les suspicions, le doute permanent. La valse silencieuse des responsables d’équipes, toujours plus jeunes et plus inflexibles. L’infantilisation, les sucettes comme récompense, les avertissements comme punition, les objectifs inatteignables. Les larmes qui coulent pendant des heures, une fois seul, mêlées à une colère froide qui rend insensible à tout le reste. Les injonctions paradoxales, la folie des chiffres, les caméras de surveillance, la double écoute, le flicage, la confiance perdue. La peur et l’absence de mots pour la dire. Le problème, c’est l’organisation du travail et ses extensions. Personne ne le sait mieux que moi. Vincent Fournier, 13 mars 2009, mort par balle après ingestion de sécobarbital, m’a tout raconté. C’est mon métier, je suis médecin du travail. Écouter, ausculter, vacciner, notifier, produire des statistiques. Mais aussi : soulager, rassurer. Et soigner. Avec le traitement adéquat. »
Un roman noir à offrir de toute urgence à votre DRH.

Marin Ledun a déjà publié sept romans (dont La Guerre des vanités, « Série noire », Gallimard, 2010 et Zone Est, Fleuve noir, 2011) et des essais dont Pendant qu’ils comptent les morts (La Tengo, 2010)…

Mon avis:

Tout d'abord, merci à mon amie Didi qui m'a donné envie de lire ce livre et me l'a même prêté ! 
Son avis était si noir que ça a titillé ma curiosité, me demandant ce qui avait pu à ce point l' "embarrasser" (le mot est peut-être mal choisi, ne m'en veut pas Didi ;-) ) Et puis, étant dans une phase de "boulimie livresque" j'avais très envie de lire un roman bien noir, bien lourd !
Autant l'annoncer tout de suite: je n'ai pas été déçue !!! C'est d'une noirceur au-delà de tout ce à quoi je m'attendais !
Quand je pense à la dédicace que Marin Ledun a faite sur ton exemplaire, Did, j'en serais presque "secouée" !!!
"Pariez sur les hommes et les femmes. Pariez sur la vie. Toujours."
Amicalement.
Marin Ledun
En ces temps de Toussaint, ça m'évoque plutôt une épitaphe ! Brrrr ! 
Et pourtant c'est la seule mention "positive" de ce livre !


On entre dans l'Histoire d'une plateforme téléphonique où le Dr Carole Matthieu est médecin du travail. Dès les 1ères pages entamées, 1er meurtre: celui d'un des salariés, Vincent Fournier. C'est Carole elle-même qui lui a tiré une balle dans la tête, un soir, alors que plus personne n'est sur les lieux...
Mais quel est donc ce monde imaginé par Marin Ledun où la seule panacée aux épouvantables conditions de travail que vivent les salariés est la mort ?
Carole a pensé à tout, elle sait que dorénavant son temps est compté avant que son geste ne soit découvert. Tuer Vincent Fournier avant qu'il ne se suicide est pour elle le seul moyen de le "réhabiliter" en tant qu'homme. Car au sein de la plateforme, plus aucun salarié n'est un homme mais un plutôt un outil que l'on façonne afin d'améliorer sans cesse son rendement, que l'on met au rebut dès le moindre signe de faiblesse... Dans cette entreprise, tout est déshumanisé, la moindre seconde inclue dans le temps de travail est exploitée pour le rendement! Point de pause café, ni de temps en arrivant le matin pour saluer les collègues, non, il n'est pas question gaspiller le temps passé au service de l'entreprise ! Des systèmes de prime au mérite sont mis en place et comme à la maternelle on félicite les "bons élèves" et l'on gronde les "mauvais"... On finit aussi par les humilier...
Les salariés concernés par ces brimades finissent par tomber dans la spirale infernale du stress engendré par le travail jusqu'à ce qu'ils ne deviennent que l'ombre d'eux-mêmes: dépressifs, amaigris, instables, à la limite du "burn-out"...

Le récit est alors très technique: c'est le médecin du travail qui parle... Elle n'a de cesse de dresser le tableau, de plus en plus noir de ce qui se passe dans les "dessous" de l'entreprise... Elle prend son métier à coeur et s'inquiète pour ses patients qu'elle voit sombrer les uns après les autres. Ses mises en garde auprès de la direction restent sans suite...

Parallèlement, Richard Revel, le flic, mène son enquête... Les suspects sont nombreux. La tâche est difficile, le chemin de la vérité jonché de cadavres, de traumatismes, suicides, agressions...

Au fil des pages, on comprend que le Dr Carole Matthieu a elle aussi été victime d'un agression sur son lieu de travail. Le traumatisme a laissé des traces indélébiles en elle... Pour tenir le coup, elle se drogue à outrance, ne mange plus, boit... Elle aussi est une salariée comme les autres, victime de la pression qu'exerce la direction sur ses employés.... Mais surtout victime de l'indifférence de tous ces hauts placés qui ne pensent plus qu'au profit au dépit des humains et de leur sécurité...

Les enquêtes de Carole et Richard s'avèrent difficiles, elles se recoupent parfois. Chacun fait ses conclusions sans en parler à l'autre... Carole veut prouver au grand jour que tous dans l'entreprise sont responsables de la mort de Fournier; Richard n'a besoin que d'un seul coupable... Plus les enquêtes avancent, plus les secrets et détails sordides sont révélés... L'autre "Histoire" de l'entreprise est sordide et fait froid dans le dos...

C'est un roman qui colle hélas trop bien à l'actualité et à notre époque en général...
Mais où est l'espoir que Marin Ledun évoque dans sa dédicace ?
Car il ne semble y avoir que la mort pour que les âmes torturées des salariés malmenés trouvent enfin la paix...


4 commentaires:

  1. Oui mon avis était noir et il l'est toujours.
    C'est bien la dédicace que Marin Ledun m'a faite qui m'a titillée ... car en effet on ne voit pas l'ombre d'un espoir dans le livre pas même une petite fenêtre ... alors oui il faut croire en l'homme (et la femme bien sur) et essayer à tout prix de replacer l'humain au cœur du monde du travail.
    Marin Ledun à sans doute voulu tirer une sorte de sirène d'alarme en écrivant ce livre pour nous dire que si on n'y prends garde on court vers ce noir et ce néant...
    Ah ben tiens tu vois, quand je dis noir c'est noir et c'est pas du chocolat !
    Bises Wal'

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  2. En tout cas merci encore pour ce prêt, moi qui voulait du noir, du sombre, du qui fait froid dans le dos j'ai été servie !
    j'ai adoré ce livre même s'il faut s'aménager des pauses au fil des pages tant le pessimisme ambiant plombe le moral !

    quelle plume ce Marin !!!

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  3. J'ai essayé cet auteur une fois, et j'ai abandonné à la page 10...

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  4. c'est quoi qui ne t'a pas plu ???
    quel livre était-ce ?

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